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Analyse

La guerre d’Israël contre le peuple palestinien

Avenir politique de Netanyahou, rupture du processus de normalisation avec les pays arabes, invasion terrestre imminente sur Gaza : Claudia Cinatti revient sur différents enjeux de la situation qui s'est ouverte au Moyen-Orient, inscrite dans la longue guerre que mène Israël au peuple palestinien.

Claudia Cinatti

15 octobre 2023

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La guerre d'Israël contre le peuple palestinien

Des centaines de milliers de personnes tentent de fuir comme elles le peuvent. Dans des voitures en mauvais état. Dans des camions surchargés de bagages improvisés, d’enfants et de familles. À pied. Dans des chariots tirés par des ânes. Sur le côté, on voit les décombres des bâtiments détruits par les bombardements : des hôpitaux, des refuges, des immeubles.

Les images cauchemardesques diffusées dans les médias sont celles du Nord de la bande de Gaza le 14 octobre, après le délai de 24 heures donné par l’État d’Israël pour évacuer plus d’un million de Palestiniens. Une mesure considérée comme impossible à appliquer, même par les Nations Unies, qui ont alerté sur la catastrophe humanitaire en cours. La bande de Gaza est une prison de 300 kilomètres carré, avec une densité de population plus élevée que la ville de Londres, et il est presque impossible d’en sortir, même si l’Égypte acceptait d’ouvrir le passage frontalier de Rafah.

Comme l’a rappelé le chroniqueur du journal Haaretz, Gideon Levy, l’évacuation forcée à Gaza ravive brutalement le « traumatisme de la Nakba », la « catastrophe » qu’a représenté pour les Palestiniens l’expulsion de leurs villages et terres en 1948. Sous le choc et la consternation causés par l’offensive surprise du Hamas, qui selon les autorités israéliennes, a causé la mort de 1000 civils et la capture d’une centaine d’otages, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a appliqué une fois de plus la méthode de la punition collective contre la bande de Gaza, bloquée depuis 2007 par Israël et l’Égypte par voie aérienne, terrestre et maritime. « Nous imposons un siège total à Gaza (...) pas d’électricité, pas de nourriture, pas d’eau, pas de gaz, tout est fermé », a déclaré le ministre israélien de la Défense, Yoav Galant, qui s’est justifié en disant qu’ils luttaient contre des « animaux humains ». Ce siège et les bombardements constants ont déjà coûté la vie à plus de 2300 Palestiniens, un chiffre qui ne va faire qu’augmenter dans les prochains jours et semaines à venir.

L’offensive pourrait inclure une incursion terrestre de l’armée israélienne en territoire palestinien, comme l’indiquent l’appel de 360 000 réservistes et la concentration de troupes et de chars près de Gaza. Une option que la plupart des analystes considèrent comme très risquée. De plus, dans les bombardements massifs et l’assaut militaire terrestre, des otages pourraient perdre la vie, parmi lesquels se trouvent des citoyens américains, français et britanniques. En fin de compte, le problème n’est pas militaire, mais réside surtout dans le fait qu’Israël n’a pas de stratégie politique viable, comme le souligne L. Freedman dans un article pour le Financial Times.

Au-delà des divergences que peuvent avoir Biden et les gouvernements libéraux européens avec le « trumpiste » Netanyahou, les alliés historiques et stratégiques d’Israël à commencer par les États-Unis et l’Union européenne, comme c’est toujours le cas dans ce type de situations, se sont exprimés pour revendiquer le « droit à la défense inconditionnelle » de l’État israélien. Le double discours de la « communauté internationale », c’est-à-dire de l’opinion publique « occidentale » façonnée par les valeurs de l’impérialisme américain, est une obscénité. Lorsque Israël commet des crimes de guerre, y compris le siège colonial, pour les puissances impérialistes, il exerce simplement son droit à la défense. Mais lorsque les Palestiniens résistent à l’occupation, ils sont qualifiés de « terroristes ».

Une fois de plus, l’indulgence de ses puissants alliés a été utilisée par Netanyahou pour légitimer sa prochaine guerre contre le peuple palestinien. Cependant, comme le Secrétaire d’État américain Antony Blinken l’a déjà fait remarquer, le chef de l’État d’Israël n’a pas reçu un chèque en blanc, et la situation reste ouverte. Les conséquences internes et l’impact régional et international de la guerre d’Israël contre le peuple palestinien de Gaza - la sixième depuis le retrait de l’armée de la bande en 2005 - restent à définir.

Netanyahou survivra-t-il à la guerre ?

Sur le plan intérieur, Netanyahou est confronté à un certains nombres de problèmes. C’est sous son gouvernement qu’Israël vient de subir une attaque sans précédent sur son propre territoire. Ce n’est pas par hasard que comparaison soit faite avec la guerre du Yom Kippour en 1973, lorsque Israël avait été pris au dépourvu par l’offensive combinée de l’Égypte et de la Syrie. Sa sécurité inébranlable a été violée par l’action du Hamas, une milice armée disposant d’une puissance de feu totalement asymétrique, mobilisant un ensemble de méthodes artisanales, comme l’utilisation de parapentes ou de pelleteuses.

Une opération qui a inclut non seulement l’attaque de cibles militaires, mais aussi de centaines de jeunes participant à une fête, des familles vivant dans des kibboutz et bien d’autres qui n’avaient aucune fonction militaire. Les attaques contre les postes militaires et la population civile ont été facilement utilisées par Netanyahou et les puissances impérialistes pour tenter de légitimer leur déclaration de guerre, montrant du même coup que le Hamas n’a aucune stratégie pour permettre à la lutte en faveur de la libération du peuple palestinien d’être victorieuse.

À court terme, Netanyahou a réussi à forger une unité nationale réactionnaire. Mais l’unité actuelle ne signifie pas automatiquement que la profonde fracture sociale, politique et étatique qui a conduit aux mobilisations massives contre sa prétendue réforme judiciaire, une réforme « peu républicaine » qui retirait des attributions au pouvoir judiciaire pour les concentrer au pouvoir exécutif, ait été surmontée. Au cours de l’année, des dizaines de milliers d’Israéliens, principalement issus des classes moyennes laïques, de secteurs des entreprises de technologie, de réservistes et même de pilotes des forces armées, se sont rassemblés chaque samedi dans les grandes villes contre la coalition gouvernementale de Netanyahou et les partis des colons et de l’extrême droite religieuse, qui, entre autres privilèges, ne font pas leur service militaire et reçoivent des subventions considérables de l’État. Ces mêmes secteurs, ainsi que les familles des otages, ont commencé à descendre dans la rue et à désigner Netanyahou comme le responsable du désastre survenu dans le sud du pays, fustigeant la concentration de l’armée sur la protection des colons en Cisjordanie.

Cependant, la division interne ne concerne pas la politique à l’égard des Palestiniens. L’historien d’origine juive Ilan Pappé explique à juste titre que l’opposition à la réforme judiciaire ne s’explique pas, comme le prétend la presse occidentale, par un mouvement « en défense de la démocratie » pour la simple raison qu’elle ne remet pas en question l’oppression des Palestiniens. Il existe un consensus basique qui ne remet pas en cause la politique coloniale de l’État sioniste, même si des solutions extrêmes comme l’expulsion des Palestiniens et l’annexion pure et simple de la Cisjordanie, ouvertement défendues par les ministres de Netanyahou, sont rejetées.

La configuration du pouvoir israélien après l’attaque du Hamas est à la fois le reflet du moment d’unité que Netanyahou a réussi à obtenir tout comme ses faiblesses stratégiques. Avec l’approbation de la Knesset (le Parlement), le Premier ministre a formé un « cabinet de guerre » et un « gouvernement d’urgence » auquel s’est joint Benny Gantz, du Parti de l’unité nationale (centre-droit) de l’opposition, qui représente une option de rechange pour le président américain Joe Biden. Jusqu’à présent, Yair Lapid, du principal parti de l’opposition (Yesh Atid), a refusé l’invitation, se réservant peut-être pour une crise plus importante. En échange de cette décision au service du « salut national », Netanyahou a accepté d’exclure ses ministres d’extrême droite de la prise de décisions importantes. D’un point de vue stratégique, l’attaque du 7 octobre pourrait cependant signifier la fin de sa carrière politique, tout comme cela s’est passé avec Golda Meir, qui a démissionné deux ans après la guerre du Yom Kippour.

L’avenir incertain de la « normalisation »

Sur le plan de la politique extérieure, la question est de savoir si la réponse militaire d’Israël peut déclencher une guerre régionale qui implique non seulement le Liban, mais surtout l’Iran, la puissance régionale ennemie de l’État sioniste qui agit derrière le Hezbollah et entretient une alliance tactique avec le Hamas.

Cette possibilité ne peut être exclue, bien qu’il y ait une activité politique frénétique des alliés impérialistes d’Israël pour l’éviter. Dans un contexte mondial secoué par la guerre en Ukraine et le retour de la rivalité entre grandes puissances, avec le bloc occidental sous la direction des États-Unis et une alliance émergente entre la Russie et la Chine (qui s’étend au « Sud global »), il est dans l’intérêt américain de ne pas ouvrir la boîte de Pandore d’une guerre régionale au Moyen-Orient, qui l’obligerait à se tourner à nouveau vers une région où il a investi d’importantes ressources militaires au cours des deux décennies de la « guerre contre le terrorisme » qui s’est soldée par une défaite.

L’attaque du Hamas a bouleversé la carte géopolitique régionale. Les États-Unis, dont les intérêts stratégiques sont concentrés sur leur confrontation avec la Chine, ont soutenu la politique de « normalisation » des relations entre les États arabes et l’État d’Israël, dans le but d’isoler l’Iran. Cette politique a été initiée par Donald Trump en 2020 avec les Accords d’Abraham, initialement signés par les Émirats arabes unis et Bahreïn. La « normalisation » et avec elle ses promesses de transactions commerciales impliquaient de normaliser la situation coloniale du peuple palestinien.

La politique de « pacification » s’est poursuivie sous le gouvernement de Biden, qui, dans les jours précédant l’attaque du Hamas, avait progressé dans la « normalisation » des relations entre Israël et l’Arabie saoudite. Pragmatiquement, Biden a laissé filer la politique de la Chine qui a favorisé le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran et a profité de ce climat pour conclure avec l’Iran un échange de prisonniers visant à libérer des espions américains détenus par le régime iranien.

L’attaque du Hamas et la déclaration de guerre d’Israël ont suspendu ces plans. L’Arabie saoudite a réaffirmé formellement sa demande selon laquelle tout accord devrait être subordonné à une résolution de la « question palestinienne », une cause très populaire dans le monde arabe et musulman. Dans un contexte de tensions exacerbées, ces intérêts étatiques agiront probablement comme des modérateurs des tendances politiques les plus extrêmes.

Mettre fin à l’apartheid

Ces derniers jours, une écrasante majorité des gouvernements « occidentaux » et des grands médias ont répété le récit selon lequel Israël est « la seule démocratie du Moyen-Orient », une sorte d’oasis de « civilisation » face à la « barbarie orientale arabo-islamique ». Cette « pensée unique » vise à faire taire toute critique de l’État d’Israël et de sa politique coloniale en accusant facilement d’« antisémitisme » tout soutien à la cause palestinienne, manipulant au passage, comme le dénonce l’historien Norman Finkelstein, la mémoire de l’Holocauste.

En tant que communistes révolutionnaires, nous rejetons les attaques contre les civils et ne partageons ni les méthodes ni la stratégie du Hamas, dont l’objectif est d’établir un État théocratique musulman. Mais, comme des dizaines de milliers de personnes à Londres, à Paris ou aux États-Unis qui manifestent activement leur solidarité avec le peuple palestinien, nous ne confondons pas ces actions avec le soutien à la résistance palestinienne contre l’occupation coloniale.

Comme l’ont montré des organisations comme Amnesty International, Human Rights Watch, l’ONG israélienne B’Tselem, il y a en Israël un régime d’apartheid contre le peuple palestinien, soumis à différentes formes d’oppression à Gaza, en Cisjordanie et en Israël, où les « arabes israéliens » représentent environ 20 % de la population. Par conséquent, on ne peut pas le considérer comme une « démocratie » pour certains et comme un régime d’oppression coloniale pour d’autres.

Cette similarité avec le régime de ségrégation raciale en Afrique du Sud repose sur la privation du peuple palestinien de ses droits démocratiques fondamentaux, à commencer par le droit à l’autodétermination nationale, qu’il vit sous occupation militaire, qu’au sein d’Israël, les palestiniens ont la citoyenneté mais pas la nationalité, car l’État d’Israël a déclaré par la voie législative son caractère exclusivement juif, discriminant les populations arabes et d’autres minorités. L’équivalent serait de prétendre, par exemple, que les États-Unis sont un État exclusivement composé de chrétiens blancs.

Il suffit de comparer les cartes de la région pour constater visuellement l’avancée coloniale de l’État d’Israël, qui occupe actuellement 45 % de la Cisjordanie avec des colonies et des implantations illégales. Ces dernières années, cette avancée coloniale, ainsi que l’oppression du peuple palestinien, se sont largement intensifiées. Et bien que ça soit une différence de degré, il n’est pas négligeable que le gouvernement dirigé par Netanyahou soit le plus à droite de l’histoire.

Face à la réalité de l’oppression, l’Autorité nationale palestinienne, dirigée par Mahmoud Abbas, est en crise terminale. Pendant la période des Accords d’Oslo, elle a assumé le rôle de police interne du mouvement de libération palestinien, collaborant avec l’oppression de l’État sioniste. Réduite à la Cisjordanie (Gaza est passée sous le contrôle du Hamas), l’offensive des dernières années l’a rendue encore plus marginale. Une crise qui ouvre la voie à un phénomène intéressant relevé par plusieurs analystes : l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes activistes palestiniens, qui échappent également au contrôle religieux strict du Hamas.

Avec l’échec des Accords d’Oslo et la fin de l’illusion des « deux États », ainsi que l’escalade des politiques coloniales de l’État d’Israël, les voix d’intellectuels, d’activistes et de personnalités d’origine juive dénonçant le caractère colonial, raciste et oppresseur de l’État sioniste se sont multipliées. Ils plaident pour la constitution d’un « État unique, binational et démocratique » érigé sur la base du démantèlement du régime d’apartheid.

Dans son livre Le nettoyage ethnique de la Palestine, Ilan Pappé démontre, grâce à une recherche minutieusement documentée, que la fondation de l’État d’Israël en 1948 s’est faite sur la base de l’expulsion de la population arabe par des méthodes de nettoyage ethnique. Cette politique d’expulsion systématique constitue ce qu’il appelle un « génocide progressif ». Selon Pappé, la seule manière d’éviter de pousser à bout le nettoyage ethnique est de mettre fin au régime d’apartheid et d’établir « une Palestine ’désionisée’, libérée et démocratique, du fleuve à la mer », dans laquelle les réfugiés puissent revenir et où il n’y ait aucune discrimination culturelle, religieuse ou ethnique.

Nombre de ces militants antisionistes participent à des campagnes conjointes avec des Palestiniens, telles que la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), qui utilise depuis des années diverses méthodes pour dénoncer la nature raciste et ségrégationniste de l’État israélien. On peut également évoquer la One Democratic State Campaign, qui rassemble des personnes d’origine juive et des Palestiniens partageant le même objectif de mettre fin au régime colonial soutenu par l’impérialisme.

Mais pour mettre fin au régime d’apartheid et à l’oppression du peuple palestinien, il faut liquider ses bases matérielles. C’est pourquoi nous pensons que la seule issue véritablement progressiste est de lutter pour une Palestine ouvrière et socialiste, car seul un État visant à mettre fin à toute oppression et exploitation peut garantir une coexistence démocratique et pacifique entre Arabes et Juifs, en tant que première étape vers une fédération socialiste au Moyen-Orient.


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Claudia Cinatti

Dirigeante du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) d’Argentine, membre du comité de rédaction de la revue Estrategia internacional, écrit également pour les rubriques internationales de La Izquierda Diario et Ideas de Izquierda.

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