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Analyse

Entre tensions commerciales et escalade militaire en Ukraine, la visite de Xi Jinping en France

Si la rencontre de Xi Jinping et Emmanuel Macron a tout d’un spectacle diplomatique et n’a pas été le théâtre d’un tournant dans les relations politiques entre ces deux pays, elle manifeste les contradictions à l’œuvre au sein des rapports économiques mondiaux.

Enzo Tresso

8 mai

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Entre tensions commerciales et escalade militaire en Ukraine, la visite de Xi Jinping en France

Les discussions entre le président chinois et Macron, qui se sont tenues pendant plusieurs jours à l’occasion du voyage diplomatique de Xi Jinping en France, avec la participation d’Ursula von der Leyen, ont probablement été tendues. Tandis que la Commission européenne menace d’imposer des taxes douanières provisoires sur les véhicules électriques chinois, l’alignement partiel de la Chine sur les positions diplomatiques russes dans le cadre du conflit en Ukraine a été au cœur des discussions alors que le président français et ses homologues européens adoptent des positions bellicistes de plus en plus marquées à l’encontre de la Russie. Après que les relations commerciales se sont tendues, le président chinois a probablement tenté de déjouer les propositions douanières de la Commission Européenne en offrant à la France des droits d’accès supplémentaires au marché chinois, le marché européen revêtant une importance cruciale alors que la Chine est confrontée aux mesures agressives des Etats-Unis, tandis que le désaccord sur la question ukrainienne persistera sans doute. Comédie diplomatique, qui n’est pas sans rappeler la visite de Vladimir Poutine en France, avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, les discussions n’ont été pas le théâtre d’une transformation substantielle des positions des deux pays.

La concurrence industrielle de l’automobile au cœur des tensions entre Europe et Chine

Dans les discussions entre le président français et son homologue chinois, la question des mesures protectionnistes qu’envisageraient d’adopter la commission européenne a sans doute été centrale. Lancée le 13 septembre, l’enquête promue par Ursula von der Leyen sur les subventions publiques que perçoivent les fabricants des véhicules chinois importés dans les pays européennes pourrait en effet décider la Commission à imposer des tarifs douaniers provisoires destinés à rendre le marché européen peu profitable aux yeux des constructeurs automobiles chinois. Comme la présidence de la Commission le dénonçait, en septembre, « les marchés mondiaux sont aujourd’hui inondés de voitures électriques chinoises bon marché, dont le prix est maintenu artificiellement bas par des subventions publiques massives ».

D’après une enquête publiée par le Rhodium Group [1], un cabinet d’expertise, les marges des fabricants de voitures électriques chinoises sont bien supérieures à celles des industries européennes. Par exemple, le Seal U confort, un SUV de la marque BYD, se vendrait à 41 990 euros en Allemagne contre 21 769 euros en Chine, offrant à l’entreprise un bénéfice de 14 300 euros sur le marché européen, contre 1300 euros en Chine. Une problématique centrale, étant donnée le tournant général qu’essaie d’opérer l’industrie automobile mondiale ces dernières années. Dans ce contexte, en dépit du chemin qu’il reste à parcourir pour la Chine pour devenir un concurrent de premier plan sur le marché industriel de l’automobile face aux géants occidentaux, celle-ci voit le nouveau marché des voitures électriques comme opportunité pour gagner d’importantes parts de marché.

En plus de la centralisation avancée des capitaux chinois investis dans le secteur manufacturiers [2], ces entreprises sont administrés directement par l’Etat, selon un principe de rotation des gestionnaires, issus du parti [3], et bénéficient des prix administrés de l’électricité, produite à bas coût, et de subventions massives qui réduisent significativement les coûts de production, permettant aux entreprises chinoises de réaliser des profits significatifs sur les marchés européens et étatsuniens de la voiture électrique et de quelques autres produits.

Comme l’explique la revue le Grand continent, « c’est cette marge substantiellement supérieure à celle de la concurrence européenne et américaine qui permet aux constructeurs chinois de véhicules électriques d’investir dans de nouvelles capacités de production qui conduirait, à terme, à inonder le marché mondial » [4]. Alors que l’excédent manufacturier chinois (qui mesure la différence entre les marchandises importées et les marchandises exportées) a dépassé les records établis, dans les années 70 et 80 par l’Allemagne et du Japon [5], les craintes de la Commission ont redoublé de vigueur, en dépit du faible nombre de marché sur lesquels la Chine jouit de tels avantages.

D’autre part, le déficit commercial colossal des pays européens à l’égard des industries chinoises, qui a atteint 400 milliards d’euros en 2023, témoigne de la dépendance de la consommation européenne à l’égard du marché chinois et limite la marge de manœuvre des diplomates européens. Si les Etats-Unis ont fait le choix d’un brutal découplage technologique avec la Chine, il est peu probable que la France et l’Allemagne ne s’engage sur une telle voie.

Dans ce contexte commercial tendu, les discussions avec le président français et Xi Jinping, en présence d’Ursula von der Leyen ont très certainement porté sur « l’asymétrie commerciale », que certains industriels dénoncent, et sur les offres que le président chinois pourraient faire aux dirigeants européens pour obtenir d’eux qu’ils renoncent aux taxes douanières. Le président chinois a ainsi fait part, aux journalistes du Figaro, que la Chine « accueillerait avec bienveillance plus de produits agricoles français de qualité et des produits cosmétiques sur le marché chinois pour satisfaire les besoins toujours grandissant du peuple chinois pour mener une meilleure vie ». Comme le souligne Joe Leahy, dans les colonnes du Financial Times, « Les commentaires de Xi sur les produits cosmétiques, en particulier, pourraient servir à courtiser ce secteur de la production manufacturière européenne qui s’est régulièrement inquiété de l’accès au marché chinois ». Tentant d’obtenir de la France qu’elle freine les propositions douanières de la Commission européenne, le président chinois tente de donner des gages de sa bonne foi en contrepartie de la suspension des menaces commerciales.

Malgré les risques d’escalade militaire, Paris et Pékin veulent faire primer le statu quo

La visite du président chinois s’inscrit dans un contexte diplomatique tendu, surdéterminé par la guerre en Ukraine. Depuis que la Chine a renforcé ses relations économiques avec la Russie, le volume du commerce binationale entre les deux pays ayant atteint le montant record de 240 milliards de dollars en 2023, les pays européens se montrent de plus en plus méfiants à l’égard de la diplomatie chinoise, comme le souligne Christina Lu, dans un article publié par Foreign Policy, « les attitudes européennes à l’égard de la Chine sont devenues de plus en plus aigres depuis quelques années, nourries par des divisions commerciales croissantes et des inquiétudes à l’égard de la coopération économique et militaire élargie de Pékin avec Moscou, à la suite de l’invasion de l’Ukraine. Avec le voyage de Xi – qui comprend des arrêts en France, en Serbie et en Hongrie – le leader chinois espère réparer les liens affaiblis avec la guerre Russie-Ukraine et déjouer la tentative européenne de “sécuriser” la relation commerciale avec la Chine ».

Comme l’explique Yun Sun, directeur du programme Chine au Stimson Center, « le président chinois veut gérer les dégâts qui ont abimé la relation de la Chine avec l’Europe à cause de la position chinoise dans la guerre de la Russie en Ukraine. Ce n’est pas un hasard si Xi visite la France, la Serbie et la Gongrie, les trois pays qui sont probablement les plus pro-chinois ».

Du côté de la France et de ses alliés impérialistes, il s’agissait de faire pression sur la Chine pour qu’elle prenne des distances avec sa position pro-russe, notamment dans le domaine de la vente d’armes à la Russie, formulée dans un long document stratégique rendu public en 2023, et qu’elle participe activement à la dynamique, comme le synthétisait Emmanuel Macron, dans un entretien donné The Economist : « Ce n’est pas l’intérêt de la Chine aujourd’hui d’avoir une Russie déstabilisatrice de l’ordre international. Il faut donc travailler avec elle pour construire la paix. Il faut demander à la Chine d’utiliser les leviers qui sont les siens pour faire évoluer la position russe ». Espérant faire pression sur la Chine, au moyen des menaces de restrictions de l’accès des entreprises chinoises au marché européen, Macron tente d’obtenir du président chinois qu’il durcisse ses positions à l’égard de la Russie.

Si la Russie tente de compenser la fermeture du marché européen que lui impose les sanctions des pays membres de l’OTAN en redirigeant ses exportations gazières vers la Chine, les capacités d’absorption du marché chinois sont néanmoins très réduites tandis que l’industrie chinoise exporte des équipements militaires et des semi-conducteurs à l’industrie de défense russe qui, aussi importants soient-ils pour l’effort de guerre de Poutine, ne peuvent compenser les difficultés économiques de l’industrie militaire de la Russie [6] et concurrencer les technologies que la Russie se procurait auparavant en Europe, comme le souligne Keith Johnson, journaliste spécialiste des enjeux géoéconomiques : « Leurs liens profonds, qui devraient à nouveau être renforcés lors de la visite du président russe, Vladimir Poutine, en Chine, semblent avoir limité l’impact des sanctions européennes, qui ont durement frappé les exportations énergétiques et donné un coup de fouet aux acquisitions des équipements de défense nécessaires. Mais leur relation croissante est une solution très imparfaite à l’isolement international que la Russie subit et que la Chine craint ». En outre, les avantages de la collaboration sino-russe demeurent très importants pour la Chine qui reçoit, en contrepartie de son soutien des technologies avancées, comme les composants utilisés pour la production du nouveau modèle de sous-marin chinois « muet ».

Si la Chine n’a pas intérêt à rompre son partenariat avec la Russie, elle tente néanmoins de maintenir des relations importantes avec les pays européens pour sécuriser son accès à des technologies de pointe qu’elle ne peut encore produire elle-même et protéger un marché d’écoulement crucial maintenant que les Etats-Unis réhaussent leur politique d’obstruction commerciale [7]. En d’autres termes, la tactique ambivalente de la Chine consiste à éviter d’alimenter les positions les plus anti-chinoises en Europe qui se sont exprimées ces dernières années, à l’instar de celles formulées par Usurla Von der Leyen, tout en conservant une position de soutien ouvert à la Russie, et ce malgré l’escalade sur le front ukrainien. En tout état de cause, la réunion entre les chefs d’Etat ne pouvait aboutir à des résolutions significatives tandis que le statu quo prévaut, et ce malgré les tentatives d’Emmanuel Macron de se présenter de nouveau comme un représentant de « l’autonomie stratégique » à la française, illusion qui avait déjà fait l’objet d’un échec il y a seulement un an lors de la dernière rencontre entre le président français et son homologue chinois.

« Sonder les failles » de l’armure de l’OTAN

Comme l’analyse Gideon Rachman, rédacteur en chef de la section internationale du Financial Times, les conseillers géopolitistes de Xi Jinping témoignent volontiers de leur intérêt croissant pour la rhétorique, fréquemment déployée par Macron, de « l’autonomie stratégique européenne ». Alors que le spectre du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche inquiète la communauté européenne, les effets d’annonce du président français suscitent la curiosité des dirigeants chinois : « Le gouvernement de Xi a été ravi quand Macron, à son retour de Pékin, déclarait que l’Europe n’avait aucun intérêt à défendre Taïwan d’une potentielle invasion chinoise de Taiwan. Bien que Macron ait tenté de désavouer ces commentaires, les Chinois ont vu d’un bon œil que la France bloque les efforts pour établir un bureau de liaison de l’OTAN à Tokyo. Maintenir les pays de l’OTAN hors de l’Asie et empêcher les Etats-Unis de coordonner ses alliés en Asie et en Europe sont des buts centraux de la politique étrangère chinoise ».

Toutefois, les déclarations bellicistes du président français, qui ne cesse d’évoquer la possibilité d’envoyer des troupes en Ukraine, a douché les espoirs du président chinois tandis que les prises de position les moins otanistes de Macron participent d’une discussion implicite avec les Etats-Unis : si Trump entend monnayer le soutien étatsunien aux pays européens en le conditionnant à la signature de contrats avec les industries étatsuniennes et à une participation financière accrue, le président français tente de manifester l’importance de la contribution des puissances impérialistes européennes à l’hégémonie étatsunienne. Dans ces conditions, la question ukrainienne a vraisemblablement surdéterminé les autres enjeux de la discussion.

Le choix de la France pour commencer sa tournée diplomatique témoigne cependant d’un changement de logique dans la diplomatie chinoise, plus encline à négocier de manière bilatérale, d’Etat à Etat, qu’à engager des discussions directes avec l’Union Européenne. La visite de Xi Jinping présage des tensions à venir entre les puissances occidentales à l’égard du traitement de la Chine : si les Etats-Unis font le choix l’agressivité, les Européens voudraient pouvoir défendre leur autonomie relative dans leurs décisions stratégiques. Si Macron cherche à incarner cette position intermédiaire face à la Chine, et ce malgré sa politique ouvertement belliciste sur l’Ukraine, cette visite trahit les illusions que nourrit Macron, qui croit que la France, puissance impérialiste en déclin, pourrait incarner un projet politique indépendant de celui de l’affrontement géostratégique entre les Etats-Unis et la Chine.


[1Gregor Sebastian, Noah Barkin et Agatha Kratz, Ain’t No Duty High Enough, Rhodium Group, 29 avril 2024, disponible en ligne.

[2Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024, pp. 112-113.

[3Kevin Lin, « Global capitalism and the transformation of China’s working class », dans Globalization and transnational capitalism in Asia and Oceania, Abingdon, Oxon New York, Routledge, 2016, p. 98.

[4Rédaction du Grand Continent, « Des tarifs douaniers d’au moins 40 à 50% seront nécessaires pour dissuader l’exportation de véhicules électriques chinois vers l’Union », Le Grand Continent, 30 avril 2024, lire ici.

[5Brad W. Setser, Michael Weilandt et Volkmar Baur, China’s Record Manufacturing Surplus, Council on Foreign Relations, 10 mars 2024.

[6Pavel Luzon, « L’industrie et la guerre de Poutine : déconstruire un mythe », Le Grand Continent, 21 février 2024, lire ici.

[7Philippe Le Corre, « Xi Jinping en France, en Hongrie et en Serbie : 10 clefs pour expliquer un voyage étonnant », Le Grand Continent, 6 mai 2014, lire ici.



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