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Impérialisme français

En visite à Mayotte, Darmanin fait de Wuambushu la vitrine de sa politique xénophobe

Expulsions de famille, enfants emprisonnés, destructions de bidonvilles et discours xénophobes : à Mayotte, Darmanin veut faire de Wuambushu une vitrine de sa politique anti-migrants.

Raji Samuthiram

27 juin 2023

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En visite à Mayotte, Darmanin fait de Wuambushu la vitrine de sa politique xénophobe

Crédits photos : Gérald Darmanin sur Outre mer la Première

Deux mois après le lancement officiel de l’opération Wuambushu à Mayotte, le ministre de l’Intérieur et des Outre-mers s’est rendu sur l’île pour revendiquer un bilan positif sur les trois volets de l’opération—la lutte contre la délinquance, la destruction des bidonvilles, et les expulsions des étrangers—tout en annonçant sa prolongation jusqu’en juillet ou en août, et jusqu’en décembre pour la destruction des logements informels. Il en a également profité pour annoncer la création d’un nouveau centre de rétention et le renforcement de moyens militaires et policiers. Un programme justifié par un discours sécuritaire et colonialiste, car avec son opération, Darmanin entend bien « reprendre la main sur la démographie de Mayotte ». Il s’agit également d’une démonstration de force et une tentative de reprise en main du canal du Mozambique, alors que son opération, qu’il avait voulu « spectaculaire », n’a pas atteint ses objectifs numériques.

Face à un bilan mitigé, Darmanin renforce l’appareil militaro-policier

Avant l’annonce officielle du gouvernement, ce fut 400 expulsions par jour et 1000 logements détruits qui étaient attendus sur deux mois. Mais l’opération a connu un début mitigé en avril, avec l’interdiction par le juge des référés de la destruction d’un bidonville, et le refus par les Comores d’accepter les refoulés. C’est alors que le gouvernement avait mis l’accent sur la traque des jeunes dits « délinquants », appuyé par des affrontements violents dans lesquels la police aurait gazé des villages et la CRS 8 a tiré à balles réelles, blessant au moins un jeune.

Suite à un appel et des négociations avec le gouvernement comorien, les expulsions et les destructions de bidonvilles ont repris, plongeant de nombreuses familles dans la détresse. 264 habitats ont été détruits jusqu’ici, et d’autres logements de 21 familles à Daoudzi ont été rasés lors de la visite du ministre dimanche. Une politique de destruction de logement que Darmanin entend « accélérer » pour en arriver à 1 250 d’ici la fin de l’année.

Des expulsions qui ont déjà eu un effet dévastateur pour les familles sur place, qui dénoncent des propositions de relogement insuffisantes et temporaires, proposées uniquement aux personnes régularisées. Des personnes qui vivaient depuis des années dans les bidonvilles Talus 2 et dans le quartier de Barakini se retrouvent aujourd’hui sans solution de relogement, ou alors dans des habitats plus petits, loin des écoles ou des lieux de travail, ou encore sans leurs affaires personnelles qu’ils n’ont pas eu le temps de récupérer. « Il n’y a pas d’avenir ici, pas d’espoir », a ainsi témoigné une habitante délogée auprès de France Info, un mois après la destruction de sa maison et la perte de son épicerie.

Depuis le début de Wuambushu, l’état policier déjà routinier sur l’île s’était renforcé, notamment par l’intensification de la traque des bateaux de migrants, les kwassa-kwassa, dans un des passages frontaliers qui a déjà vu des dizaines de milliers de morts depuis l’instauration du visa Balladur en 1995. Darmanin a revendiqué une baisse dans l’arrivée des kwassa-kwassa et, suite aux revers diplomatiques avec le gouvernement comorien au début de l’opération, se vante auprès du Figaro qu’aujourd’hui « les Comores reprennent 100 % des personnes irrégulières que nous leur présentons ». Une politique qui assume la volonté du ministre d’expulser et d’enfermer les étrangers, afin de « reprendre la main sur la démographie de Mayotte », alors qu’il accuse aussi quelques mahorais de faire des faux tests de paternité —un discours ancré dans la gestion coloniale des outre-mer, visible également dans la politique de stérilisation— que l’ARS propose aux femmes.

Pourtant, c’est surtout sur le volet de la délinquance que Darmanin appuie le succès de l’opération, revendiquant l’interpellation de 47 soi-disant « chefs de bandes » et plus de 600 autres. Des chiffres à contextualiser dans la politique violente que mène la France contre les enfants sur l’île, avec 2905 enfants dans les centres de rétention administratifs à Mayotte en 2022 contre 94 en hexagone. En effet, l’opération de communication de Darmanin sur son opération cache une très grande marge d’erreur dans les objectifs réactionnaires annoncés à ses débuts. On est très loin des 10% de destruction d’habitat informel de l’île ainsi que l’expulsion de près de 24 000 personnes. Un résultat donc très mitigé pour Darmanin qui cherche à faire de Mayotte et des Outre-Mer les vitrines de sa politique répressive et anti-migratoire, alors que le retard pris au début de l’opération n’a jamais été rattrapé malgré la destruction de très nombreux logements et des conséquences catastrophiques qui vont avec.

C’est donc en poursuivant la traque violente aux pauvres sur l’île que Darmanin entend sécuriser les intérêts de la France dans le canal du Mozambique. En plus de l’extension de l’opération en été et des délogements jusqu’en décembre, il a évoqué la possibilité d’un « Shikandra 2 » (évoquant une opération anti-immigration de 2019) ou d’un « deuxième type d’opération » ciblant le travail non-déclaré dans la pêche et l’agriculture, ainsi que les marchands de sommeil. Des dispositifs militaires —drones, intercepteurs maritimes, avions, et protection radar— devront être envoyés pour surveiller la côte, et un nouveau CRA de 50 places sera construit à Grande Terre. « Une vingtaine » d’agents ont été rajoutés à la préfecture.

Pourtant, la crise sociale se poursuit dans le département le plus pauvre de la France, entre un système sanitaire en crise et une sécheresse historique : depuis juin, les autorités coupent l’eau quatre fois par semaine de 17 heures jusqu’à 7 heures du matin. Des habitants décrivent des situations de « souffrance ». Face à cette misère, Darmanin présente maintenant l’opération Wuambushu comme une solution « démographique » à tous les maux. Samedi, il déclare au JT de Mayotte 1ere : « Je dis à tous ceux qui évoquent ce sujet difficile de l’hôpital —aidez-nous plutôt à lutter contre l’immigration irrégulière… et lorsque Mayotte retrouvera ce qu’elle est en train de retrouver grâce à cette opération, la maîtrise de sa démographie, ça ira mieux à l’école, ça ira mieux à l’hôpital, ça ira mieux pour consommer de l’eau, ça ira mieux pour tous les services publics. »

La pression xénophobe des élites mahoraises

De l’autre côté des discours officiels, la xénophobie latente sur l’île, incarnée depuis des années par le discours des élites mahoraises dont certaines ont déjà appelé ouvertement à la violence contre les comoriens, s’est cristallisée dernièrement par une reprise en main de l’opération Wuambushu par les collectifs d’habitants d’extrême-droite qui avaient notamment bloqués des hôpitaux pour en empêcher l’accès aux Comoriens. Si les blocages physiques ne sont plus en cours, plusieurs habitants de l’île témoignent d’une pression continue sur les hôpitaux et les propriétaires.

Ainsi, Adeline* (prénom modifié), comorienne et mère de deux enfants, n’a pas pu se soigner au centre hospitalier alors qu’elle a récemment eu la grippe, et a dû se rendre dans une clinique privée. Selon elle, les travailleurs de l’hôpital lui ont dit qu’ils craignaient des représailles de la part des collectifs. Alors qu’elle ne vit pas dans un bidonville, elle avait également été menacée d’expulsion par le propriétaire de son appartement, qui aurait reçu des directives de la part d’un collectif. Une version appuyée plus largement par Ahmed* (prénom modifié), militant sur l’île, qui confirme que les collectifs diffusent des textes dans plusieurs communes pour faire fuir les étrangers. Mi-mai, un tract avait annoncé une « opération d’expulsion » dans le village de Hangoudrou et demandait aux étrangers de partir : « N’oubliez pas d’emmener vos enfants avec vous. Ils font partie de vos bagages », précisait le texte.

Ce sont devant ces collectifs que Darmanin a prononcé son discours à Mamoudzou samedi. La communication autour de Wuambushu est une surenchère pour séduire ces collectifs, dont est issue la député Estelle Youssouffa. Safina Soula, porte-parole des collectifs, avait ainsi déclaré avant l’arrivée de Darmanin : « Je veux vraiment lancer ce message fort, toute la France regarde Mayotte, si on échoue ici à Mayotte, ce ne sera pas seulement la faute de Monsieur Darmanin mais de l’ensemble de la classe politique française ».

L’Etat comorien a quant à lui brillé par sa collaboration avec l’Etat français. Après avoir revendiqué une politique véhémente contre l’opération, surtout motivée par les contradictions internes de l’Etat et l’adhésion générale des comoriens à l’idée que Mayotte doit être rendue à l’Archipel, le président comorien Azali Assoumani a très vite renoué avec la politique générale de collaboration avec la France en matière d’expulsions. Une politique de collaboration totale cachée par un discours démagogique qui n’a pas trompé la majorité des opposants à l’opération Wuambushu.

La surenchère sécuritaire sur Wuambushu est ainsi un enjeu pour la politique française non seulement au niveau national, où il s’agit d’une démonstration pour le gouvernement de sa politique migratoire, mais également au plan international. Or, le gouvernement a rappelé une fois que son projet de loi sur l’immigration serait présenté en juillet. La visite de Darmanin est une tentative du gouvernement de relancer ce projet vitrine de sa politique, en renforçant un discours violent et colonialiste d’une part et l’appareil militaro-policier de l’autre. Les freins auxquels Darmanin a dû faire face depuis le début de l’opération sont liés à la mobilisation qu’a déclenché son rejet, en France et tout particulièrement et aux Comores. L’opposition à cette opération, tout comme les prochaines que souhaite annoncer Darmanin, doit devenir des points d’appui pour construire une véritable politique anti-impérialiste contre la présence française à Mayotte et le rejet des politiques autoritaires et sécuritaires dans l’île.


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