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Culture

Art et politique. En Palestine, ceci n’est pas une pastèque

Pourquoi la pastèque est-elle utilisée pour évoquer le drapeau palestinien ? Retour sur l'histoire de ce symbole, utilisé par des artistes pour contourner la censure puis approprié par la population palestinienne et ses soutiens.

Andrea D’Atri

13 novembre 2023

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Art et politique. En Palestine, ceci n'est pas une pastèque

Image : Watermelon flag, de Khaled Hourani

La première récolte de pastèques dont on a des traces remonte à environ cinq mille ans en Égypte. Ce fruit, largement consommé frais en morceaux dans le monde entier, occupe une place particulière dans la gastronomie palestinienne, où il est utilisé dans les salades, mais aussi grillé au barbecue où sa peau est marinée.

Cependant, son importance culturelle ne se limite pas à son rôle dans la cuisine palestinienne. En raison de ses couleurs blanche, verte, rouge et noire, il est devenu un symbole pour représenter le drapeau de la Palestine, après qu’Israël a interdit son affichage public à Gaza et en Cisjordanie.

Dans les années 1980, les forces d’occupation ont confisqué les œuvres d’art de la Galerie 79 de la ville de Ramallah, un centre d’activités culturelles fermé par les autorités israéliennes. À ce moment-là, ils ont arrêté trois artistes plasticiens palestiniens renommés. Les soldats israéliens ont averti Silman Mansour, Nabil Anani et Isam Badr qu’ils devaient supprimer les références politiques dans leurs œuvres d’art. Silman Mansour a rapporté lui-même ce que le chef des forces de répression israéliennes leur a dit : « Pourquoi faites-vous de l’art politique ? Pourquoi ne peignez-vous pas de belles fleurs ou des nus ? », avant de leur ordonner de montrer leurs tableaux afin de déterminer s’ils étaient acceptables ou s’ils seraient censurés pour l’exposition. L’ordre était de ne pas utiliser les couleurs rouge, verte, blanche et noire, car ce sont les couleurs du drapeau palestinien. Isam Badr a alors dit : « Eh bien, si je peins une fleur avec ces couleurs, que ferez-vous ? » Et l’officier a répondu : « Elle serait confisquée. Même si vous peignez une pastèque, elle vous sera confisquée. »

C’est ainsi que la pastèque est devenue un symbole de la première Intifada, la résistance connue sous le nom de la "guerre des pierres", qui a débuté en 1987 et s’est terminée en 1993 avec la mort de 3 162 Palestiniens et 127 Israéliens.

Après les accords d’Oslo en 1993, l’interdiction d’afficher le drapeau palestinien a été levée, bien que cela soit redevenu un sujet de conflit à chaque avancée des colons sionistes ou de la résistance à l’occupation, comme lors de la deuxième Intifada, qui a commencé en septembre 2000 et s’est terminée en février 2005, avec la mort de plus de 5 000 Palestiniens, d’environ 1 000 Israéliens, et avec l’isolement de la bande de Gaza.

Khaled Hourani, qui, avec les artistes plasticiens Mansour et Anani, est co-fondateur de l’Académie internationale des arts en Palestine, a peint une tranche de pastèque pour son « Atlas subjectif de la Palestine » en 2007, qu’il a appelée « Watermelon Flag » (Drapeau pastèque), créant ainsi un design qui s’est multiplié en milliers d’affiches, de drapeaux, de vêtements, de graffitis, sur les réseaux sociaux, etc.

En 2021, des militants du monde entier ont dénoncé les restrictions imposées sur les plateformes de médias sociaux du contenu touchant à la Palestine, allant jusqu’à supprimer certains comptes. Par exemple, une organisation palestinienne à but non lucratif pour les droits numériques a signalé qu’Instagram cachait les commentaires contenant l’emoji du drapeau palestinien ou insérait automatiquement le mot « terroriste » dans les traductions de certains profils contenant cet emoji. C’est alors que l’utilisation de l’emoji de la pastèque s’est répandue pour éviter la censure des algorithmes.

Cette même année, à l’Institut des arts de Rotterdam, les étudiants ont accroché une banderole qui disait « Stop au nettoyage ethnique, Palestine libre » durant les attaques à Gaza au mois de mai. Le doyen a dès lors ordonné de retirer la banderole et a intensifié la persécution des activistes pro-palestiniens. Les artistes Christian Ovesen et Emma Astner ont alors peint la pastèque d’Hourani et l’ont accompagnée du texte : « Ceci n’est pas une pastèque », paraphrasant le « Ceci n’est pas une pipe » du célèbre tableau du peintre surréaliste belge René Magritte.

En Israël, le mouvement Zazim, composé d’Arabes et de Juifs luttant contre l’occupation et pour d’autres causes de droits de l’homme, de justice sociale et environnementale, a lancé une campagne en juin de cette année, en décorant les taxis de Tel Aviv avec des images de la pastèque d’Hourani. Ceci en réponse à l’interdiction faite par le gouvernement de Nethanayu d’utiliser des drapeaux palestiniens lors de rassemblements de plus de trois personnes. À côté de l’image de la pastèque, on peut alors lire « Ceci n’est pas un drapeau palestinien ».

Un itinéraire paradoxal, alors que l’idée de la pastèque pour évoquer la Palestine a été suggérée loin de cette intention, par un chef de l’armée d’occupation israélienne, dans son désir de censurer le travail des artistes palestiniens. Contre la censure, l’imagination populaire a fait de la pastèque un symbole de la résistance dans les territoires occupés, mais aussi dans chaque coin du monde où un cœur bat pour une Palestine libre.


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