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Entretien

30 ans du génocide au Rwanda : « La France doit reconnaître sa complicité dans le génocide des Tutsis »

Les 30 ans du génocide au Rwanda sont l'occasion de revenir sur les enjeux politiques de la reconnaissance de la complicité de la France dans le génocide des Tutsis. Entretien avec Camille Lesaffre, chargée de campagne chez Survie.

Julien Anchaing

9 avril

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30 ans du génocide au Rwanda : « La France doit reconnaître sa complicité dans le génocide des Tutsis »

Camille Lesaffre est chargée de campagne contre l’ingérence militaire française en Afrique chez Survie.

Révolution Permanente : 30 ans après, le débat sur le génocide au Rwanda reste au centre de l’actualité des relations entre le Rwanda et la France, mais aussi des responsabilités de la France dans les crimes perpétrés dans sa zone d’influence. Peux tu revenir sur la responsabilité particulière de la France dans le génocide des Tutsis ?

Camille Lesaffre : C’est une vidéo régulièrement relayée par l’INA devenue tristement célèbre : en janvier 1993, Jean Carbonare, alors président de Survie de retour du Rwanda, intervient au "20 heures" de France 2 pour alerter l’opinion : « ...notre pays, qui supporte militairement et diplomatiquement ce système, a une responsabilité... il faut qu’on fasse quelque chose ».

En fait, Paris est mise au courant dès l’automne 1990 par le général Varret, chef de la Coopération militaire, et par l’Ambassade de France à Kigali du projet d’extermination des Tutsis ! La France pouvait donc arrêter son soutien au régime rwandais et faire pression sur celui-ci pour enrayer son escalade génocidaire. Elle n’en fit rien.

D’abord, il faut rappeler que la France a forme l’armée et la gendarmerie rwandaises à partir de 1990, permettant aux effectifs des Forces Armées Rwandaises (FAR) d’être multipliés par 10 (de 5 000 à 50 000 hommes), alors que des massacres de Tutsis sont déjà recensés, en toute impunité. Par la suite, les militaires français sont restés passifs face au génocide. Pendant l’opération Amaryllis, lancée pour l’évacuation des ressortissant.e.s français.e.s au début du génocide, les troupes françaises n’interviennent pas pour faire cesser les massacres dont elles sont les témoins directs. Les employé.e.s tutsis de l’ambassade de France sont abandonné.e.s aux tueurs, tout comme les 2000 Tutsi.e.s qui s’étaient réfugié.e.s sur les collines de Bisesero du 27 au 30 juin 1994. La France a livré des armes avant et pendant le génocide, malgré des embargos. Après Bernard Kouchner, selon lequel « Paris a livré des armes jusqu’en août 1994 », M. Védrine reconnaît lui aussi l’existence de ces livraisons. Or, un embargo international avait été décrété le 17 mai 1994 par l’Organisation des Nations Unies.

Pendant l’opération Turquoise, la France protège puis laisse fuir les génocidaires. La "Zone Humanitaire Sûre" (ZHS), contrôlée par la France au sud-ouest du pays, sert de refuge aux génocidaires qui n’y sont ni désarmés ni arrêtés. Le gouvernement intérimaire rwandais (GIR), une partie de l’armée et des milices génocidaires fuient librement vers le Zaïre voisin (actuelle RDC) avec armes et bagages sur ordre du gouvernement français.

Un appui financier français non-négligeable dans la mise en œuvre du génocide. Des transactions passées auprès de grandes banques françaises ont permis l’achat d’armes par le gouvernement intérimaire rwandais (une plainte pour complicité de génocide vise actuellement la BNP Paribas), et la mise en œuvre de projets, avec d’autres bailleurs bilatéraux et multilatéraux ont financé entre autres un million de machettes.
Survie, qui travaille beaucoup sur les archives officielles, va plus loin que la notion de responsabilité : l’association demande la reconnaissance officielle de la "complicité" de l’État français. La complicité de génocide en droit repose sur 3 critères : un soutien actif, en connaissance de cause et avec un effet sur le crime commis. Nous savons que la France ne partageait pas le projet d’extermination des Tutsis, mais le soutien diplomatique, militaire et financier de Paris s’inscrit tout à fait dans ce cadre légal de complicité. Le génocide est passé au second plan de la préservation de l’influence et des intérêts français. Pour citer une jurisprudence connue, rappelons que Maurice Papon a été condamné pour complicité de crime contre l’humanité malgré l’absence "d’intention génocidaire".

Révolution Permanente : Comment comprends tu la position actuelle du gouvernement français, et quelle a été la position de Survie concernant les rapports Duclert et Muse ? Pourquoi la France cherche elle à maintenir cette ambiguïté dans des rapports qu’elle cherche renouvelés avec le Rwanda ?

Camille Lesaffre : Pour nous, il est indéniable que les rapports Muse et Duclert ont ouvert une brèche dans le mur du déni de l’État français face à son histoire, et ont permis de confirmer officiellement ce que beaucoup d’associations, journalistes et chercheurs disaient depuis des années. Les documents cités par le rapport Duclert ont été rendus accessibles aux citoyen.ne.s, ce qui est une avancée réelle. Mais un sentiment de frustration persiste ! De nombreuses informations n’ont pas été exploitées par la commission Duclert, et on se retrouve encore avec des zones d’ombre sur des sujets qui pourraient incriminer des responsables français de l’époque : l’attentat du 6 avril, les livraisons d’armes avant, pendant et après le génocide, la fuite du gouvernement rwandais et son réarmement dans la zone contrôlée par Turquoise, le rôle des mercenaires français pendant le génocide, l’abandon des Tutsis à Bisesero, les accusations de viols commis par des militaires français sur des rescapées tutsies...

On sent que la reconnaissance du rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda peut effectivement être instrumentalisée à des fins géopolitiques. On observe une tactique qui consiste à concéder de maigres évolutions pour permettre un apaisement des relations avec le Rwanda, sans totalement perturber le statu quo... et sans trop exposer, y compris judiciairement, les responsables de l’époque... Juste après la publication du rapport Duclert, Emmanuel Macron s’est rendu à Kigali en mai 2021 pour une visite historique (seulement la 2e d’un chef d’État français, après Sarkozy !) pour contredire la thèse d’un double génocide encore défendue par les autorités de l’époque (coucou Hubert Védrine !) et pour confirmer les conclusions du rapport Duclert sur les "responsabilités accablantes" de la France. Pour autant : aucune excuse ni demande claire de pardon ou de réparations pour le rôle joué par la France. Et il a encore tenté de dépeindre des dirigeants français pétris de bonne volonté mais dépassés par l’engrenage du génocide. De la même façon, des informations fuitent sur le fait que Macron a prévu de reconnaître que la France "aurait pu arrêter le génocide" mais n’en "pas eu la volonté" dans le cadre des XXXe commémorations du génocide, au moment où le ministre Stéphane Séjourné annonce un nouvel accord commercial France/Rwanda de 400 millions d’euros... et avant le rétropédalage de Macron le jour J, qui reste finalement sur ses positions de 2021. Il s’agit bien de faire du business en enterrant le passé, sur le dos des rescapé.e.s et de la justice.

Révolution Permanente : Dans le camp issu du Mitterrandisme, le débat sur la position de Macron a réactivé les défenseurs de la thèse du double génocide, quel rôle joue encore cette position négationniste en France ?

Camille Lesaffre : La thèse du double génocide n’est rien d’autre que fallacieuse, révisionniste et négationniste, car elle met sur le même plan les crimes commis par le FPR et le génocide planifié et exécuté contre presque 1 million de Tutsis, femmes, hommes, enfants, fœtus. Elle permet de minimiser et/ou de donner une justification à l’antitutsisme entretenu par les autorités rwandaises durant 3 décennies en avançant une prétendue menace des Tutsis de tuer les Hutus. Tout comme on ne peut expliquer la Shoah sans parler d’antisémitisme, le déni de l’antitutsisme qui remonte à la préparation même de l’extermination des Tutsis et a conduit au génocide est un point central du négationnisme. L’un des cas les plus emblématiques est la phrase abjecte de Natacha Polony, qui avait déclaré en 2018 que l’on avait affaire, dans le cas du génocide des Tutsis, à « des salauds face à d’autres salauds »... Cette thèse négationniste permet deux choses du point de vue francais : perpétuer une lecture raciste d’un énième "conflit inter-ethnique" en Afrique et effacer l’indignité du soutien français au gouvernement génocidaire, maintenu en toute connaissance de cause, et donc de minimiser le rôle de la France dans le génocide.

Révolution Permanente : Avec Survie, vous avez récemment lancé une série spéciale sur la responsabilité de la France dans le génocide de 1994 en annonçant vous appuyer sur des archives récemment déclassifiées de la DGSE. Quelles en sont les grandes leçons ?

Camille Lesaffre : A l’occasion des XXXemes commémorations du génocide des Tutsis au Rwanda, nous avons lancé une série de 5 vidéos, d’une dizaine de minutes chacune et publiées chaque dimanche du mois d’avril. Si les vidéos se basent sur des documents secret défense déclassifiés, elles sont destinées à accompagner de manière hyper accessible la prise de conscience d’un public large, pas forcément renseigné, sur l’ampleur du soutien apporté par les autorités politiques et militaires françaises de l’époque au gouvernement génocidaire. L’épisode zéro, qui sert de pilote, revient sur la complicité de la France, et les 4 épisodes suivants s’attardent sur un élément constitutif de la complicité, ou une zone d’ombre qu’il reste à dissiper. Au programme : le rôle des mercenaires français, les livraisons d’armes, l’exfiltration du gouvernement intérimaire rwandais, Bisesero...

Le message principal est que la reconnaissance de la complicité de la France dans le génocide des Tutsis répond à 4 enjeux. La vérité : il faut tout mettre en œuvre pour faire toute la lumière sur le rôle de la France, ce qui passe par l’accès total aux archives et la levée du secret défense. La justice : il faut donner les moyens aux juges de mener de réelles enquêtes, mettre fin à l’impunité et faire respecter l’État de droit. Les réparations : cette question des réparations aux victimes et leurs familles se posent en termes judiciaires et moraux. Enfin, peut-être de manière plus inattendue, la prévention : les mécanismes institutionnels qui ont permis la complicité de la France dans des crimes monstrueux sont toujours en place. Le poids de l’Élysée dans la prise de décision, l’influence des militaires sur le pouvoir politique. et la volonté de puissance et du maintien du "rang" de la France sont toujours à l’œuvre aujourd’hui. Principaux piliers du néocolonialisme français, la Françafrique, ils permettent la continuité d’une politique impérialiste criminelle. En toute impunité. Nous sommes donc tou.te.s concerné.e.s en tant que citoyen.n.e.s français par ce qui constitue l’une des plus grosses compromissions de la Ve République.


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